Discours d’Introduction a l’Assemblée des Responsables Généraux

Card. Eduardo Pironio

(23 août 1976)

 

Mes chers frères et amis,

1. Je voudrais vous saluer avec les mots que l’apôtre Paul adressa aux Romains: « Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l’espérance surabonde en vous par la vertu de l’Esprit Saint » (Rm 15,13).

2. C’est un souhait sincère, au commencement de votre rencontre auprès du Seigneur (Mc 6, 30), concernant trois attitudes que le monde contemporain – dans lequel vous êtes pleinement insérés de par votre vocation particulière – attend de vous: une paix profonde et sereine, une joie contagieuse, une espérance inébranlable et créatrice.

3. Que la prière – thème de votre Assemblée – vous rende artisans de paix, véhicules de joie et prophètes d’espérance. Nous en avons besoin. Les hommes nos frères en ont besoin, eux à qui le Christ nous envoie, à cette heure de l’histoire, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle du Salut (cf. Rm 1,16).


I

4. Au début des travaux de cette Assemblée je voudrais vous offrir quelques simples réflexions. I1 ne s’agit pas d’un discours d’ouverture, mais bien de réflexions qu’un frère et ami vous communique. Je voudrais vous dire, en toute simplicité, ce que devrait être, à mon sens, votre Assemblée.

5. Tout d’abord, un événement, un fait ecclésial. C’est l’Église tout entière qui attend votre réponse. C’est l’Église tout entière qui vous envoie vers le monde pour le transformer de l’intérieur « à la manière d’un ferment » (L.G. 31). Vous représentez pour l’Église une nouvelle façon d’être dans le monde « sacrement universel de salut »: vous êtes des laïcs consacrés, pleinement incorporés dans l’histoire des hommes de par votre profession et votre style de vie commun à tous, radicalement voués au Christ, par les conseils évangéliques, comme témoins du Royaume.

6. Votre existence et votre mission de laïcs consacrés n’ont de sens qu’à partir du sein même d’une Église qui se présente à nous comme une présence chaque jour renouvelée du Christ pascal, comme un signe et un instrument de communion (cf. L.G. 1), sacrement universel de salut. L’Église, en définitive, « c’est le Christ parmi vous! l’espérance de la gloire! » (Col 1, 27). Être signe et communication du Christ pour le salut intégral de tous les hommes: voilà le sens de votre mission dans l’Église. C’est pourquoi vivre cette Assemblée comme un événement ecclésial signifie deux choses: vivre joyeusement le profond mystère de la présence du Christ en elle et porter sereinement la responsabilité de répondre aux attentes des hommes d’aujourd’hui. Et pour cela il faut être ouverts à la Parole de Dieu, et en même temps, attentifs aux exigences de l’histoire. Nous avons besoin de vivre dans la fidélité et dans la joie le moment présent de l’Église: dans son actualité d’aujourd’hui et dans sa physionomie spécifique d’Église particulière, indissolublement unie à l’Église universelle.

7. Mais cette Assemblée est aussi, et en raison même de sa nature d’événement d’Église, un événement familial: la rencontre de la famille des Instituts séculiers, avec leurs différents charismes, mais avec la même identité de sécularité consacrée. II s’agit d’une rencontre profonde et fraternelle dans le Christ de tous ceux que le Seigneur a choisis de façon spéciale pour réaliser leur consécration totale à Dieu, par le moyen des conseils évangéliques, dans le monde, à partir du monde, pour la transformation du monde, en ordonnant les réalités temporelles selon le plan de Dieu.

8. Et puisque c’est une rencontre de famille, réunie par le Saint-Esprit de tous les coins du monde, elle doit se dérouler dans un climat de simplicité extraordinaire, de prière profonde et de sincère fraternité évangélique.

9. Climat de simplicité et de pauvreté: tous ouverts à la Parole de Dieu, puisque nous en avons un si grand besoin, et ouverts de même à la richesse féconde et variée des frères; tous disposés à partager avec humilité et générosité les différents dons et charismes dont l’Esprit nous a enrichis pour l’édification commune (cf. 1 Co 12,4-7). Celui qui se sent sûr de lui-même et croit posséder de façon exclusive la vérité complète est incapable de s’ouvrir avec docilité à la Parole de Dieu; et par conséquent, il est aussi incapable d’un dialogue d’Église constructif. La Parole de Dieu – voyez la Sainte Vierge Marie! – exige beaucoup de pauvreté, de silence, de disponibilité.

10. Ensuite, il vous faut un climat de prière – et il est même essentiel pour votre rencontre. Ce n’est pas pour faire des réflexions techniques sur la prière que vous vous êtes réunis, mais pour vous demander ensemble, à la lumière de la Parole de Dieu et partant de votre existence quotidienne, ce que doit être la prière d’un laïc consacré aujourd’hui. Il ne s’agit pas, pour vous, de discuter les différentes formes de prière, mais de voir comment en pratique tout en vivant à fond votre profession et votre engagement temporel, vous pouvez entrer en une communion immédiate et constante avec Dieu.

11. C’est pourquoi cette Assemblée – qui porte sur la prière comme expression de la consécration séculière, source de la mission et clef de la formation – doit être essentiellement une Assemblée de prière. Autrement dit, le but principal de votre réunion est de prier. Et Jésus est au milieu de nous pour nous assurer l’efficacité infaillible de notre prière, puisque nous nous sommes réunis en son nom (cf. Mt 18,20).

12. Et enfin, il vous faut un climat de fraternité évangélique; c’est d’une rencontre très profonde de frères qu’il s’agit, de frères que l’Esprit a réunis en Jésus; chacun garde son identité spécifique, chacun reste particulièrement fidèle au charisme de son Institut, tout en vivant jusqu’au fond une même expérience évangélique d’Église, et tous nous nous sentons citoyens d’un même Peuple de Dieu (cf. Eph 2,19), membres d’un même Corps du Christ (1 Co 12,27) et pierres vivantes d’un même Temple de l’Esprit ( 1 P 2,5; Eph 2,20-22) l’Église, c’est cela: la réunion de tous dans le Christ, par l’Esprit, pour la gloire du Père et le salut des hommes.

13. Cette fraternité évangélique s’exprime merveilleusement dans la simplicité et la joie quotidienne. C’étaient là les caractéristiques de la communauté chrétienne primitive: « Ils rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de coeur » (Ac 2,46). Lorsque l’on complique trop les choses et que les visages deviennent douloureusement tristes, c’est par manque d’une fraternité évangélique authentique et constructive .

14. Voilà donc les trois conditions ou exigences pour cette Assemblée de laïcs consacrés: simplicité de pauvres, profondeur de prière, fraternité sincère dans le Christ.


II

15. Je voudrais maintenant vous signaler – seulement signaler, car je ne voudrais pas trop prolonger cette introduction – trois points qui me semblent essentiels pour ce Congrès qui s’ouvre aujourd’hui: l’Église, la sécularité consacrée, et la prière.

16. Permettez-moi de le faire – puisque l’Assemblée traite de la prière – à la lumière de la prière sacerdotale ou apostolique de Jésus: écoutons ensemble quelques versets de la merveilleuse prière du Seigneur: « Père, l’heure est venue: glorifie ton Fils, pour que ton Fils te glorifie… pour qu’ils soient parfaitement un, et que le monde sache que tu m’as envoyé… Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde… Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Consacre-les dans la vérité: ta parole est vérité…. Pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés dans la vérité » (Jn 17).

17. À partir de cette prière de Jésus, qui éclaire toujours votre activité fondamentale d’hommes qui vivent dans le monde et qui prient, je voudrais souligner les trois points que je viens d’indiquer: sens ecclésial, exigences de la sécularité consacrée, mode de prière.

18. 1° – Sens ecclésial. Notre prière se réalise de l’intérieur de l’Église, conçue comme communion fraternelle des hommes avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint. « Moi en eux et toi en moi, pour qu’ils soient parfaitement un »: c’est cela l’Église. Aussi notre prière – même si nous prions seuls ou en petits groupes – a toujours une dimension ecclésiale. C’est l’Église tout entière qui prie en nous. En définitive, c’est le Christ lui-même – mystérieusement présent dans l’Église (cf. S.C. 7) – qui, en nous et avec nous, prie le Père. Par le truchement de son Esprit, qui habite en nous (Rm 8, 9 et 11), il crie « en des gémissements ineffables » (Rm 8, 26): « Abba », ce qui signifie: « Père » (Rm 8,15).

l9. Ce sens ecclésial attribue à notre prière une dimension profondément humaine et cosmique, c’est-à-dire orientée vers les hommes et vers l’histoire. C’est une prière qui éclaire et assume la douleur et la joie pour les offrir, de l’intérieur de l’histoire, au Père. C’est une prière qui tend à transformer le monde « car notre salut est objet d’espérance » (Rm 8,24) et à accélérer l’avènement définitif du Royaume (cf. 1 Co 15,24-28). Nous le demandons chaque jour dans le Pater: « que ton Règne vienne ».

20. Sens ecclésial! Il est essentiel pour nous en tant que chrétiens. Et il est essentiel pour nous en tant que consacrés. I1 est essentiel pour notre prière. Quand on se sent pleinement Église – c’est-à-dire, présence salvatrice du Christ pascal dans le monde – on ressent aussi l’urgence de prier, ainsi que Jésus l’a fait et à partir du Coeur filial et rédempteur du Christ, adorateur du Père et serviteur des hommes.

21. Cette Assemblée devra refléter constamment ce sens ecclésial. Sous une forme tangible on devra sentir ici l’Église: comme présence du Christ pascal, comme sacrement d’unité, comme signe et moyen universel de salut. Vivre l’Église, exprimer l’Église, communiquer l’Église, pour prier avec le Christ de l’intérieur de l’Église.

22. Et cependant, il faut pour cela le don de l’Esprit Saint, qui est dans l’Église « le principe d’unité dans la communion » (L.G. 13). L’Esprit Saint est au commencement de notre prière: il crie en nous avec « des gémissements ineffables » (Rm 8,26), et « nul ne peut dire: ‘Jésus est Seigneur’, que sous l’action de l’Esprit Saint » (1 Co 12,3). Mais il est aussi le fruit de notre prière, le contenu central de ce que nous demandons par elle: « Combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient! » (Lc 11,13).

23. C’est l’Esprit Saint qui fait l’unité dans l’Église. C’est pour cela que l’unité ecclésiale, la véritable communion de tous dans le Christ, est le fruit de notre prière faite avec authenticité dans l’Esprit. Et cette unité est urgente, aujourd’hui, dans notre Église si douloureusement secouée et tendue, de même qu’elle est urgente dans le coeur de l’histoire de l’humanité qui marche vers la rencontre définitive, à travers une série de contrastes, d’incompréhensions profondes, d’insensibilité et de haine.

24. Cette Église communion – « peuple rassemblé dans l’unité du Père, du Eils et de l’Esprit Saint » (S. Cyprien; L.G. 4) est envoyée au monde pour être « sacrement universel de salut » (A.G. 1). C’est une Église essentiellement missionnaire et évangélisatrice insérée dans le monde comme lumière, sel et ferment de Dieu, pour le salut de tous les hommes. « L’Église – dit le Concile – fait route avec toute l’humanité et partage le sort terrestre du monde; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l’âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu » (G.S. 40).

25. Cette exigence de l’Église – essentiellement Église du témoignage et de la prophétie, de l’incarnation et de la présence, de la mission et du service – suppose, dans tous ses membres, une profondeur contemplative que rien ne saurait remplacer. Face aux urgences de l’Église d’aujourd’hui, face aux attentes des hommes d’aujourd’hui, une seule attitude s’impose, simple et essentielle: « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11,1).

C’est précisément pour cela que nous nous sommes réunis ces jours-ci.

26. 2° – Sécularité consacrée. Dans ce rapport fondamental Église-Monde, dans cette insertion missionnaire de l’Église dans l’histoire de l’humanité se situe précisément, mes chers amis, votre vocation spécifique. Car toute l’Église est missionnaire, mais non de la même façon; toute l’Église est prophétique, mais pas au même niveau, toute l’Église s’incarne dans le monde, mais pas de la même manière. Et votre mode à vous c’est un mode original et unique qu’on ne saurait remplacer, vécu avec générosité et avec joie comme un don particulier de l’Esprit.

27. I1 s’agit, en effet, de votre sécularité consacrée. Vous êtes pleinement consacrés, radicalement engagés à « suivre le Christ » par le moyen des conseils évangéliques; mais en même temps vous restez pleinement laïcs, vivant dans le Christ votre profession, votre engagement temporel, vos « obligations du monde, dans les conditions ordinaires de l’existence » (A.A. 4).

28. La consécration à Dieu ne vous enlève pas du monde, elle vous y insère d’une façon nouvelle. Intérieurement vous donnez sa plénitude à votre consécration baptismale, mais vous continuez à vivre dans le monde, dans toutes les activités, dans chaque profession, ainsi que dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale. Il vous appartient pleinement, de par votre vocation même, de chercher le Royaume de Dieu en administrant les choses temporelles et en les ordonnant selon Dieu (L.G. 31). En vous, la prière de Jésus reçoit une signification spéciale: « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais … Pour eux je me consacre (= je m’immole et me sacrifie), afin qu’ils soient eux aussi consacrés dans la vérité » (Jn 17).

29. C’est un mode nouveau de présence de l’Église dans le monde. Nul dans l’Église (même pas le contemplatif) ne cesse d’être présent dans le monde, nul ne se situe en dehors de l’histoire. Et nul, s’il a reçu « l’onction venant du Saint » dans le Baptême (1 Jn 2,20), ne manque d’être radicalement voué à l’Évangile comme témoin dans le monde de la Pâque de Jésus. Mais votre consécration spéciale à Dieu, par les conseils évangéliques, vous engage à être dans le monde les témoins du Royaume et vous incorpore au mystère pascal de Jésus – sa mort et sa résurrection – d’une façon plus profonde et plus radicale, sans vous enlever pour cela aux responsabilités normales de votre activité familiale, sociale et politique, qui constituent le cadre spécifique de votre vocation et de votre mission.

30. Ce sont là, chers amis, les deux aspects de votre riche, merveilleuse, providentielle vocation dans l’Église: la sécularité et la consécration. Il vous faut les vivre avec une égale intensité et plénitude, inséparablement unis, comme deux éléments essentiels d’une seule réalité: la sécularité consacrée. La seule façon, pour vous, de vivre votre consécration est de vous donner radicalement à l’Évangile, et cela de l’intérieur du monde, à partir du monde, en restant indissolublement fidèles à vos tâches temporelles et aux exigences intérieures de l’Esprit comme témoins privilégiés du Royaume (cf. G.S. 43). Et la seule façon de réaliser en plénitude, au moment présent, votre vocation séculière – puisque le Seigneur est entré mystérieusement dans votre vie et vous a appelés d’une façon spéciale à Le suivre radicalement – c’est de vivre avec une joie chaque jour renouvelée votre fidélité à Dieu dans la fécondité de la contemplation, dans la sérénité de la croix, dans la pratique généreuse des conseils évangéliques.

31. Il faut transformer le monde, le sanctifier du dedans, vivant à fond l’esprit des béatitudes évangéliques et préparant ainsi « les nouveaux cieux et la nouvelle terre, où la justice habitera » (2 P 3,13).

32. La sécularité consacrée exprime et réalise, d’une façon privilégiée, l’union harmonieuse entre l’édification du Royaume de Dieu et la construction de la cité temporelle, entre l’annonce explicite de Jésus dans l’évangélisation et les exigences chrétiennes de la promotion humaine intégrale.

33. Vivez la joie de cette consécration séculière, qui dans le monde d’aujourd’hui est plus actuelle que jamais. On a besoin de témoins courageux du Royaume. Soyez fidèles aux exigences de l’Évangile et préparez de l’intérieur un monde nouveau. Vivez avec responsabilité et avec force le risque de votre sécularité engagée dans une consécration spéciale au Christ à travers l’Esprit. Soyez fidèles à l’heure qui est la vôtre, à votre profession, à votre engagement temporel, aux attentes des hommes de Dieu, à la faim de Jésus et de son Royaume.

34. Vivez pleinement votre consécration à partir de la sécularité pleinement réalisée – avec le coeur ouvert au Royaume, à l’Évangile, à Jésus – et engagez-vous à transformer le monde à partir de la joie de votre consécration et avec l’esprit des béatitudes généreusement assumées et exprimées. Soyez fortement contemplatifs pour percevoir le passage du Seigneur dans les circonstances actuelles de l’histoire, pour collaborer au plan de salut de Dieu qui a voulu “ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres (Eph 1,10).

35. 3° – Mode de prière. Cela nous introduit au dernier point de notre simple réflexion: la prière. Cette Assemblée qui vous réunit est consacrée non seulement à réfléchir sur la prière, mais surtout à la célébrer. Dans le coeur inquiet de chacun de nous il y a un désir ardent et simple: « Seigneur, apprend-nous à prier » (Lc 11,1). C’est le cri d’espérance des pauvres qui cherchent en Jésus le Maître de la prière. C’est en Lui que nous aussi nous apprenons à prier, comme des hommes concrets d’un temps nouveau: « Seigneur, en ce moment tourmenté de l’histoire, dans cette période difficile de l’Église, moi qui vis dans le monde, consacré radicalement à l’Évangile, pour transformer le monde selon ton dessein, Seigneur, moi qui souffre et espère avec la souffrance et l’espérance des hommes d’aujourd’hui, comment dois je prier? Comment dois je prier pour ne pas perdre la profondeur contemplative, ni la capacité permanente de servir mes frères? Comment dois-je prier sans éluder les problèmes des hommes, ni abandonner les exigences de ma vie quotidienne, mais sans perdre de vue non plus que Tu es le Dieu unique, qu’une seule chose est nécessaire (Lc 10,42) et qu’il est urgent de chercher avant tout le Royaume de Dieu et sa justice (Mt 6,33)? Comment dois-je prier dans le monde et à partir du monde? Comment puis-je trouver un instant de silence et un coin de désert – pour T’écouter exclusivement et me livrer avec joie à ta Parole – au milieu d’une ville étourdie par les paroles des hommes et si pleine d’activités et de problèmes qui me pressent? Seigneur, apprends-nous à prier ».

36. Tel est, mes chers amis, votre désir; tels sont votre souci douloureux et votre calme espérance. Dans cette Assemblée – célébration communautaire de la prière – le Seigneur vous apprendra à prier; surtout, il vous dira que ce n’est pas difficile, et encore moins, impossible; car Dieu nous ordonne de prier sans cesse, sans jamais nous lasser (Lc 18,1). Et Il n’ordonne pas de choses impossibles (St. Augustin, De Natura et Gratia, 43,50).

37. Je ne veux pas entrer dans les détails du thème de votre Assemblée. Permettez-moi seulement de vous indiquer, en tant que frère et ami, trois pistes pour vos travaux.

38. Tout d’abord, la personne même du Christ. Il vous faut chercher dans l’Évangile la figure du Christ priant: dans le désert, sur la montagne, au Cénacle, dans l’agonie du jardin des oliviers, sur la croix. Quand, comment et pourquoi le Christ a-t-il prié? Je voudrais seulement vous rappeler que la prière de Jésus – si profondément filiale et rédemptrice – était toujours mêlée d’une forte expérience du Père dans la solitude, d’une conscience très claire que tous le cherchaient et d’une infatigable activité missionnaire comme prophète de la Bonne Nouvelle du Royaume pour les humbles et comme médecin spirituel pour la guérison intégrale des malades. Saint Luc le résume ainsi, dans un texte qui mériterait d’être analysé avec soin. « Sa réputation se répandait de plus en plus, et des foules nombreuses accouraient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se retirait dans la solitude et priait » (Lc 5,15-16).

39. En deuxième lieu, je voudrais vous rappeler que le principe de votre prière est toujours l’Esprit Saint, mais que le mode spécifique – et l’unique pour vous – est de prier à partir de votre sécularité consacrée: ce qui vous oblige à chercher, tout particulièrement, l’unité entre la contemplation et l’action, et à éviter « le divorce entre la foi et le comportement quotidien », ce qui doit être « compté parmi les plus graves erreurs de notre temps » (G.S. 43).

40. Non seulement votre prière doit précéder et rendre fécond votre travail, mais elle doit le pénétrer intégralement et lui donner un sens particulier d’offrande et de rédemption. Non seulement votre profession ne saurait empêcher ou suspendre votre prière, mais elle doit même vous servir de source d’inspiration, de vie et de réalisme contemplatif. Cela n’est certes pas facile; vous chercherez les voies; je vous en indique simplement deux: soyez véritablement pauvres et demandez-le instamment à l’Esprit Saint et à Notre Dame du Silence et de la Contemplation.

41. Enfin, je voudrais indiquer trois conditions évangéliques nécessaires pour tout genre de prière: la pauvreté, l’authenticité du silence et la véritable charité.

42. La pauvreté: avoir conscience de nos limites, de notre incapacité à prier comme il faut (Rm 8,26), de la nécessité du dialogue avec les autres, surtout de notre faim profonde de Dieu Aux pauvres seuls seront révélés les secrets du Royaume de Dieu (cf. Lc 10,21). Les pauvres ont une façon de prier simple et sereine, infailliblement efficace: « Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir », « Je le veux, sois guéri! » (Mt 8,2-3).

43. Le silence: ce n’est pas facile dans le monde, mais ce n’est pas plus facile dans un couvent. Tout dépend d’un esprit intérieurement pacifié et concentré en Dieu. Ce qui s’oppose au véritable silence, ce n’est pas le bruit extérieur, l’activité ou la parole; ce qui s’oppose, c’est le moi constitué comme centre. Aussi la première condition pour bien prier, c’est de s’oublier. Parfois un laïc engagé prie mieux qu’un moine exclusivement concentré sur son problème. C’est pour cela que nous parlons de « l’authenticité du silence ». C’est, en partie du moins, le sens des mots de Jésus: « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6,6). L’essentiel, ce n’est pas d’entrer dans la chambre; ce qui est vraiment important, c’est que le Père est là et nous attend.

44. La véritable charité: il me semble que c’est le secret d’une prière féconde. Il faut entrer dans la prière avec un coeur de « frère universel ». Nul ne peut ouvrir son coeur à Dieu sans une ouverture fondamentale aux frères. La conséquence ou le fruit d’une prière véritable sera une ouverture plus profonde et plus joyeuse aux autres. On ne peut pas expérimenter la présence de Jésus dans les hommes sans une forte et profonde expérience de Dieu dans la solitude féconde du désert. Mais cette rencontre avec le Seigneur, dans l’intimité privilégiée de la contemplation, doit nous conduire à la découverte continue de sa présence chez les nécessiteux (cf. Mt 25).

45. Ce que je veux dire c’est que pour bien prier il faut vivre dans la charité, mais si l’on prie bien – entrant sincèrement en communion avec le Père par le Fils et dans l’Esprit Saint – on sort de la prière avec une capacité infatigable de donner et de servir les frères. La charité authentique – immolation à Dieu et dévouement aux frères – est ainsi au commencement, au milieu et au terme d’une prière véritable.

46. La prière du laïc consacré – pour qu’elle soit vraiment expression de son joyeux dévouement à Jésus-Christ, source féconde de sa mission et clef essentielle de sa formation – doit être faite « au nom de Jésus » (cf. Jn 16, 23-27), c’est-à-dire, sous l’action infailliblement efficace de l’Esprit Saint. C’est l’Esprit de Vérité qui nous conduit vers la vérité tout entière (Jn 16,13) et nous aide à rendre simultanément témoignage du Christ (cf. Jn 15,26-27) dans la réalité concrète et quotidienne de notre vie. D’une part, il nous aide à entrer dans le Christ plus profondément et à goûter sa parole; de l’autre, il nous dévoile son passage dans l’histoire et il nous fait écouter avec responsabilité les appels et les attentes des hommes.

47. En d’autres termes: l’Esprit de Vérité demeure auprès de nous (cf. Jn 14,17), et il nous fait comprendre intérieurement, dans l’unité profonde de la vie consacrée dans le monde, que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique … Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3,16-17).

48. La consécration séculière est un témoignage de cet amour intime et universel du Père. La vie d’un laïc consacré se transforme ainsi, par l’action sans cesse recréative de la prière, en une simple manifestation de l’infatigable bonté du Père. Car l’Esprit Saint en fait une nouvelle présence du Christ: « Vous êtes une lettre du Christ, …écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs » (2 Cor 3,3).

49. Que la Sainte Vierge Marie, modèle et maîtresse de prière, vous accompagne et vous éclaire tout au long de ces journées; qu’elle vous introduise dans son coeur contemplatif (cf. Lc 2,19) et vous apprenne à être pauvres. Qu’elle vous prépare à l’action profonde de l’Esprit et vous rende fidèles à la Parole. Qu’elle vous répète au plus profond de vous-mêmes ces deux simples phrases de l’Évangile, l’une venant d’Elle, l’autre de son Fils: « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2,5); « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la gardent! » (Lc 11,28).

Rome, le 23 août 1976.