Prière d‘alliance ou comment faire l’examen

pierre_favre1C’est un moyen très simple d’entreprendre un chemin de conversion. Souvenons-­nous qu’avant de consentir à donner les Exercices à Pierre FAVRE. Ignace l’a fait attendre quatre ans en lui demandant de faire l’examen

Partons d’abord du mot « examen », qui évoque, par son étymologie, « l’aiguille d’une balance » et l’action de « peser » (latin : exigere). Nous le rapprochons de certains thèmes ignatiens: l’indifférence, le « poids » accordé aux motifs et aux motions, l’équilibre à maintenir entre les partis à prendre. « L’examen » comporte, dans le mot lui-même, l’idée d’un recul à prendre, d’une liberté intérieure à sauvegarder. Il est donc beaucoup plus qu’une « revue des fautes commises » et il offre déjà une ouverture au discernement.

Nous sommes familiers dans notre vie professionnelle des termes : évaluation, bilan. L’évaluation, le bilan sont des techniques propres aux réunions de groupes, mais elles sont devenues, pour certains de ceux qui les pratiquent sur le plan professionnel ou dans des rencontres amicales, une habitude pour leur propre manière de se connaître et de se juger. Comme technique de groupes, l’évaluation permet de distinguer les phases par lesquelles a passé une réunion, les courants qui s’y sont manifestés, les fac­teurs qui ont joué positivement ou négativement pour la préparation d’une conclusion. Le bilan est une manière de peser, de calculer, de critiquer les résultats de l’action ou de sa performance. Certains sont portés à appliquer la méthode pour une réflexion sur leur propre vie. Ils y voient en tout cas une habitude qui les aide à prendre conscience de ce qui se passe en eux.

Mais une différence est évidente. L’examen de conscience est un exercice qui ne se comprend pleinement que dans la foi, en référence à une fidélité qui est tout autre chose que le respect des forces psychologiques mises en jeu au cours de rencontres humaines. La première attitude que demande saint Ignace dans l’examen, c’est l’action de grâces : elle situe la cons­cience dans son rapport à Dieu, qui est à la fois adhésion, passivité, offrande. Toute la suite de l’examen en est marquée: il s’agit de percevoir l’action de l’Esprit et la réponse qu’on y apporte.

L’expression « Prière d’Alliance »

Nous situons la prière d’Alliance dans la perspective de la Bible. Israël se retourne sans cesse vers le passé, pour y reconnaître les « hauts faits » de Dieu envers son peuple, l’histoire « sainte » qu’il a vécue, c’est-à-dire l’histoire des grâces reçues: à partir de ce « souvenir », le peuple prie, se convertit, se dispose à une fidélité nouvelle. Ce qui est vrai du peuple l’est aussi de chaque croyant: le souvenir auquel la Prière d’Alliance le convie est d’abord le souvenir de la grâce reçue, même là où il y a eu de sa part refus ou infidélité.

C’est là aussi que se trouve la source de la confiance. Dans le « souviens-toi » adressé à Israël, il y a la certitude que Dieu poursuit toujours et achève ce qu’il a commencé. Se souvenir du passé, c’est affirmer que l’avenir sera assuré parce que Dieu est fidèle à lui-même et à l’amour qu’il nous porte.

Dans la référence à ce « souvenir » biblique, nous voyons une manière de renouveler en profondeur la pratique de l’examen de conscience. Un regard sur notre propre histoire sainte, telle qu’elle vient d’être vécue dans les jours ou les heures qui précèdent, est un acte de foi: positif, tenant compte de toutes les données de notre présent humain, ouvert aux invitations de la grâce à travers nos infidélités, s’appuyant sur ce que Dieu a déjà fait pour envisager l’avenir comme le lieu de ce que Dieu fera. Il ne s’agit plus d’une « évaluation » du passé, mais d’une relecture du passé qui garantit l’avenir, même là où nous sommes faibles.

  • Une question peut se poser : dans une telle « relecture », il pourrait y avoir le danger de revenir sur des détails, de s’enfermer dans des souvenirs qui sont trop revécus à la lumière psychologique du moment pour être porteurs de vérité divine. Nous signalons que le « souviens-toi » peut être ambigu et même nocif. La mémoire a besoin elle-même d’être purifiée: le souvenir du péché est un don de la grâce de Dieu. C’est ce que veut dire saint Ignace quand il place le troisième point (« demander compte à son âme ») après le second (« demander la grâce pour connaître… »).
  • Dans ce compte‘ qui est demandé à son âme, il y a beaucoup plus qu’une énumération de points à regretter ou à accepter. En réalité, la pratique de l’examen est, pour chacun, une découverte progressive de ce qu’il est. Il s’agit pour lui d’éprouver son existence profonde: qu’est-ce qui le crée, le fait vivre, le dynamise; qu’est-ce qui l’arrête et le blesse; à quels moments se trouve-t-il unifié, ou dispersé et même divisé? L’examen aide une personne à affirmer sa permanence.

Nous notons alors que cette saisie de l’unité intérieure (et de ses conditions) ne s’oppose pas du tout à l’attitude de foi et à la reconnaissance de la grâce de Dieu. Il faudrait même parler d’une permanence, non seulement de la personne, mais de l’amour de Dieu pour elle. C’est seulement ainsi que la lucidité par laquelle on se connait à travers son passé est une révélation de ce que l’on est véritablement devant Dieu, et de ce que Dieu fait en nous.

Lien entre oraison et action

Regarder une journée de Jésus : prière avant l’aube – présence aux disciples aux personnes, aux foules – se retire le soir pour prier. L’oraison, la Contemplation nous font acquérir la manière de sentir, de penser et d’agir de Jésus. De cette familiarité de l’Écriture vécue dans la prière vient notre manière de sentir, de penser et d’agir conformément à l’Évangile. La prière d’Alliance s’inscrit dans cette méditation et cette méditation la conduit au-delà du lieu où Jésus nous a quitté vers les rivages du Monde poussé par l’Esprit : « vous ferez des choses plus grandes que moi ».Il ne s’agit plus d’imiter seulement le Christ mais de le prolonger par l’action de notre liberté si elle choisit l’autre.

Le même jour, je réfléchissais sur la manière de bien prier et sur diverses manières de bien agir; je me demandais com­ment les bons désirs de l’oraison conduisent et disposent à de bonnes ouvres et inversement les bonnes ouvres à de bons désirs; je remarquai alors et j’eus le clair sentiment qu’en cherchant Dieu par l’esprit dans les bonnes œuvres, on le trouve ensuite dans la prière, mieux qu’en le cherchant d’abord dans la prière pour le trouver ensuite dans l’action, comme on le fait souvent. Celui qui cherche et trouve l’esprit du Christ dans les bonnes œuvres obtient des résultats beaucoup plus sûrs que celui dont l’activité se déploie seulement dans la prière. Ainsi, avoir le Christ dans l’action ou l’avoir dans la prière, cela équivaut souvent à une possession « effective » ou à une possession « affective ».

Bienheureux Pierre FAVRE – 4 octobre 1542

Comment procéder ?

1. De Toi à moi

La prière à partir de l’histoire évangélique provoque des mouve­ments divers auxquels je dois me rendre attentif. La prière de l’exa­men est différente en ce que la matière sur laquelle je vais prier n’est pu une histoire écrite, mais c’est l’histoire de ma journée avec tout ce qu’elle comporte (ce que j’ai fait, dit, pensé, désiré, imaginé. tout ce dont j’ai été témoin, les rencontres que j’ai faites, etc.). Ma journée se termine en devenant la matière de ma prière: il y a des bonnes nouvelles de guérison, des signes de résurrection, des histoires d’agonie, de refus, etc. Cette matière produit en moi des mouvements divers et me fait parler à Dieu, comme la prière à partir de l’Évangile. Le colloque, c’est ma réponse à la Parole de Dieu. Celle-ci, parce qu’elle m’a affecté, me permet de parler, de répondre.

Il faut donc apprendre à « ratisser » raconte-toi fidèlement l’histoire de ta journée, et avance et réfléchis par toi-même et tâche de trouver de quoi sentir et goûter cette histoire (annotation 2). « Évoquer » conduit à « invoquer ». L’évocation de la journée conduit à l’invocation. (Pensons à saint Augustin qui. en se rappelant les poires qu’il volait dans sa jeunesse, se met à réfléchir en lui-même et à parler à Dieu). Je vais avoir des choses à dire à Dieu à partir de ce qui s’est passé dans la journée.

Ce qui s’est passé, c’est de l’ordre de l’inattendu, c’est ce que je ne croyais plus possible hier ; c’est ce que j’ai demandé par me part de moi-même alors que, par l’autre, j’avais une peur bleue que cela arrive (chacun de nous a peur de la liberté, comme Israël) ; c’est quelque chose du Royaume de Dieu qui s’est approché de nous, de petits bourgeons : le petit pardon que j’ai pu donner à quelqu’un; j’ai vu deux hommes se parler qui ne se parlaient plus depuis des années ; j’ai été témoin qu’une parole de Jésus était vraiment vraie j’ai eu la joie de vérifier par l’expérience la vérité, la consistance d’une phrase lue dans l’Évangile ou ailleurs …

Il s’agit donc d’abord de rendre grâce à Dieu pour les bienfaits reçus, de le louer aussi (avec la nuance de désintéressement qu’il y a dans le mot « louer » : on loue Dieu pour ce qu’Il est). Le premier point révèle que ce monde n’est ni plat ni glacial. Tout peut devenir signe. Rien n’est signe par soi-même, mais la foi permet de voir dans les dons la présence du Donateur. Dieu a fait de moi son interlo­cuteur par monde interposé. Tout peut devenir point de rencontre entre Dieu et moi.

Donc  premier point : « de Toi à moi » ; quels signes m’as-Tu donnés aujourd’hui de ta présence et de ton travail dans le monde ?

2. De moi à Toi

Le second point peut s’intituler « de moi à Toi », parce que cette prière de l’examen est de nature à éduquer le sens de la réci­procité entre Dieu et moi, de la « communication mutuelle » (Ex.231). Ce sens de l’Alliance entre Dieu et son peuple est le nerf de I Ecritu­ne (Cf. par exemple Josué 24). C’est dans la lumière des dons reçus que je peux voit dans ma journée toutes les manières que j’ai eues de jouer au « petit dieu », mes suffisances, mes indélicatesses « Con­tre Toi et Toi seul j’ai péché ». Le péché est un événement relationnel, dans un contexte d’Alliance. Et c’est dans ce contexte que trouve sa place la demande de pardon qui est le colloque de ce second point.

Quels sont les fruits l’on retire de ce deuxième point ? La vérité d’abord, et aussi la perception de quelque chose qui revient presque tous les jours. A partir de là, l’examen particulier trouve spontanément sa place.

Il faut être humble et pratique dans cet examen particulier, indiquer des moyens. Si par exemple, j’ai vu que le lieu de mon combat est la violence que je constate en moi, je cherche une parole, un mot de l’Écriture que je pourrai opposer à toute pensée de violence. Jésus répond au Tentateur par une Parole de l’Écriture. Chacun doit découvrir peu à peu sa petite stratégie pour entamer le combat spirituel et il faut qu’il puisse en parler.

C’est alors que prennent naturellement place les règles du discer­nement spirituel (première semaine) ‘ par exemple, ne pas regarder obliquement l’ennemi, faire face franchement (Ex 325). Si  j’expérimente que je retrouve une certaine liberté dans un domaine de ma vie, si limité qu’il soit, je cherche et demande à goûter cette liberté,  par exemple à goûter que la béatitude des doux, ce ne sont plus des mots, goûter la vérité de I’ Évangile. Jésus tient sa promesse de bonheur, le Christ fait ce qu’il dit. C’est peut-être quelque chose de minime, mais c’est le salut en marche dans la vie de quelqu’un.

3. Nous deux, demain

Vient alors le troisième point, qui correspond à e qu’Ignace appelle dans les Exercices « le propos de s’amender » (Ex 43). Ce propos de s’amender n’est pas volontariste. Il s’enracine dans l’expé­rience du pardon reçu, dans la prise au sérieux du lien qui m’unit à Lui. Le lieu du refus devient notre meilleur lien et lieu d’alliance Cf.Pierre en JN 21. Ce troisième point est prospectif : « Qu’est-ce que demain nous deviendrons tous les deux ? » S’il y a un souci, je le mets entre Lui et moi, dans un colloque, pour repartir avec Lui, fort de la miséricorde reçue, et pour témoigner de cette miséricorde auprès de mes frères. Importance de la réciprocité. L’Alliance, c’est le cœur de la Révélation. C’est la prière du lien à Dieu et au monde, à garder dans la même fidélité.

« Ainsi parle Yahvé, celui qui traça dans la mer un chemin, un sentier dans les eaux déchaînées, qui fit sortir char et cheval, armée et troupe d’élite ensemble ; ils se sont couchés pour ne plus se relever (…). Ne vous souvenez plus des événements anciens, et ne pensez plus aux choses passées, voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? Oui, je vais mettre dans le désert un chemin et dans la steppe des fleuves. Les bêtes sauvages m’honoreront (…), car j’ai mis dans le désert de l’eau et des fleuves dans la steppe, pour abreuver mon peuple, mon élu. » (Is. 43,16-20).

Reprise de la Prière d’Alliance avec Isaïe

Notons les points suivant: il y a rappel du passé mais non enfermement dans le passé. On rouvre le passé mais c’est pour faire venir la puissance encore inexplorée qu’il contient. A savoir, ici, des événements grandioses du passé, libérateurs: la traversée de la Mer Rouge. Puis, de manière telle qu’il semble se contredire, il prescrit: « ne pensez plus aux choses passées ». Ensuite il nous demande de faire attention, il éveille notre attente : « voici que je vais faire une chose nouvelle, déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ?  Suit l’annonce.

Rouvrir le passé n’est assurément pas une manière d’aller vers l’avenir en marchant à reculons. Mais c’est nous livrer à une Parole qui dans notre histoire personnelle, dans celle du peuple chrétien a eu raison de nos infidélités, qui ne cesse de nous recréer (pardon). L’ouverture de nos yeux sur les forces de vie, sur le passage vivifiant de Dieu dans notre histoire nous donne de voir ce qui se passe au présent. Il nous est souvent difficile de voir l’action de Dieu à l’œuvre dans le présent du monde, de l’Eglise, de nos vies.

Cette force du Présent, de l’Esprit dans le quotidien nous donne de nous engager dans un imprévisible futur en nous liant par des promesses. De ce futur nous ne savons pas grand chose si ce n’est la garantie de la fidélité de Celui qui nous appelle à le suivre: « Je serai avec toi » (à Moïse), « le Seigneur est avec toi » (l’ange à Marie).

Les disciples d’Emmaüs  nous présentent une autre manière d’entendre ces paroles d’Isaïe :

  • Parole de Jésus qui éclaire ce qui vient de se passer au moyen de l’Ecriture
  • qui donne de reconnaître Celui qui se livre au présent et christifie nos existences (partage du pain / reconnaissance)
  • leur donne la force, la fougue pour repartir de nuit et annoncer l’aube de la vie nouvelle aux Apôtres (expérience qui les livre au futur imprévisible mais certain du témoignage : celui qui est venu, qui vient, qui reviendra nous vous l’annonçons.